Chers éditeurs,
Je me permets de vous écrire aujourd’hui pour vous présenter mes plus vives objections à l’article écrit par Lysiane Gagnon (“Le Poêle ou la Cuisinière?”). Elle sourit dans la photo, mais évidemment tient une massue dans la main pour démolir toute variante de français québécois (“je suis violemment contre (une langue distincte du français "de France")). Elle nous permet gentiment quelques variations linguistiques excusables par nos “réalités d’hiver,” et peut-être même “quelques régionalismes,” mais il semble après tout qu’il ne nous faut pas exagérer…?
Je tiens simplement à lui rappeler qu’une langue possède deux aspects complémentaires, tous les deux essentiels à notre identité: la connexion qu’elle nous permet avec la communauté de tous ceux qui parlent cette langue, et la distinction nécessaire pour nous définir par rapport à cette même communauté. En choisissant le premier aspect seulement, elle semble déterminée de nier la valeur du deuxième, bien que celui-ci soit aussi absolument essentiel pour notre identité et “possession” de notre langue maternelle.
Ceux qui insistent que le point de repère de “la langue correcte” est en dehors d’eux mêmes finissent par la perdre: leur langue ne fait plus partie d’eux, ça devient une tâche de toujours “bien parler” et l’on finit par ne plus vouloir s’engager dans cette corvée perpétuelle. C’est le cas avec ma mère, à qui je dois mon français: éduquée au Collège Marie de France, elle a maintenant commencé en vieillissant à utiliser dans sa vie quotidienne presque toujours l’anglais “parce que c’est plus facile; on n’a pas toujours à penser aux accords et aux conjugaisons.” C’est elle qui corrigeait toujours mes amis qui lui demandaient “Ian y-est-tu là?” en répondant “Est-ce que Ian est là? D’accord, je vais aller voir…” Maintenant, c’est elle qui utilise l’anglais autant que possible: mes amis continuent à parler leur québécois comme toujours…
Il y a seulement une vraie expression et une communication de soi-même, ainsi qu’une joie dans notre auto-définition, quand on parle sa langue comme véritable expression de qui on est, de sa nature et de son identité personnelle. Ce plaisir ne peut pas être éprouvé si l’on a toujours à s’inquiéter si ce qui advient de notre expression personnelle est correcte, “acceptable” selon quelque norme extérieure. Et à la longue, si l’on va toujours s’inquiéter des possibles erreurs, pourquoi faire l’effort de s’exprimer? Si l’on va toujours s’inquiéter des mines dans le sol, comment commencer à cultiver son jardin? Sans une capacité de nous exprimer véritablement et librement, comment allons-nous nous définir, et même nous comprendre nous-mêmes?
Ma langue, c’est ma langue, c’est non seulement comment je m’exprime, c’est qui je suis. Parler autrement, c’est être autrement, comme tout vrai bilingue le sait bien. Alors, est-ce qu’avec l’accent français ne viendrait pas aussi des “préoccupations françaises”; avec des façons de parler n’y aurait-il pas aussi l’influence des façons de penser? N’est-ce pas vrai qu’avec la dominance linguistique de la France sur toutes ses colonies est venue également une complète dominance intellectuelle?
Au Canada, nous avons toujours eu une sagesse particulière, une capacité de réconcilier nos différences et non pas de les anéantir au nom d’une uniformité invariable. Le titre-même de la rubrique est “Pas de Deux”: il faut bien y en avoir deux pour pouvoir danser! (Ou est-ce que le sens plus sinistre a été choisi: deux versions distinctes du français sont inacceptables, il se doit d’y en avoir “pas de deux”…?)
Et pourquoi choisir le français "de France" (ce qui veut évidemment dire de Paris ou de l’Académie Française, vu qu’il y a en fait tellement d’accents régionaux en France)? Sa raison? Le vote majoritaire: “ce qui établit la norme, c’est le nombre.” Eh oui, en Amérique du Nord, nous ne sommes en tout que sept millions de francophones. (Dans l’article qu’elle a écrit en anglais, elle ne donne que six millions: un million de francophones se seraient égarés entre une trentaine de pages?) Mais alors, pourquoi simplement pas nous joindre aux presque 300 millions d’anglophones sur notre continent? Après tout, si “la norme, c’est le nombre,” il y a énormément plus d’anglophones au monde entier que de francophones! (En passant, on aurait probablement aussi le droit de parler l’anglais de notre propre façon, comme le peuvent les Australiens, les Écossais et les New-Yorkais!)
Peut-être qu’elle me répondra, “Alors là, non…” Mais pourquoi non? N’est-ce pas justement parce que nous possédons une identité particulière en tant que francophones, qu’on ne veut pas perdre? Et alors, ne peut-on pas utiliser ce même raisonnement pour réfuter ce pseudo-argument ad populam de “la norme, c’est le nombre”? Ne pourrait-on pas également dire que nous avons ainsi point besoin de nous joindre aux français de Paris, de perdre ainsi notre identité en tant que québécois? Pourquoi cette recherche d’anéantir le québécois en imposant un dualisme “inacceptable”? Pourquoi ce “ou” dans le titre de l’article?
Bien sûr, ne pas avoir accès au vaste patrimoine culturel francophone serait regrettable peut-être (mais quand même est ce qu’il nous faut après tout lire l’intégrité des Fleurs du Mal?), et on voudrait bien que nos expressions personnelles et culturelles soient comprises par le plus grand public possible. Mais on ne peut pas s’homogénéiser à ce “vaste ensemble linguistico-culturel” (comme toutes les autres ex-colonies françaises) sans perdre cette même culture, ce même soi qu’on cherchait à exprimer. Alors nous resterons qui nous sommes, sans essayer de niveler toutes les variations entre nos dialectes français et nos cultures respectives. Nous sommes québécois, nous garderons notre identité et nous nous communiquerons aux autres comme nous sommes. Vive la différence!
Ian Megill